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"La Pologne indépendante, l’autre centenaire"

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Célébration du centenaire de l'indépendance de la Pologne, le 11 novembre 2018, à Varsovie. Janek Skarzynski/AFP

En 1918, la Pologne recouvre son indépendance. Au terme d’une longue lutte de plus d’un siècle, les Polonais réussissent à reconstituer un État indépendant. À la suite de la Grande Guerre, les trois puissances qui, à la fin du XVIIIe siècle, s’étaient partagées l’ancienne Respublica polonaise, sont vaincues : d’abord la Russie tsariste, malmenée sur le front puis renversée par la révolution bolchevique en 1917 ; puis les empires centraux : Allemagne et Autriche-Hongrie.

Dès la Confédération de Bar (1768-1772), certains Polonais avaient pris les armes pour s’opposer à la domination imposée par la Russie à leur État après la mort de Jan Sobieski (en 1696) : suite aux ingérences russes, c’est le candidat saxon qui avait pu s’emparer du trône malgré l’élection du Grand Conti, le candidat français.

Les Polonais gardaient en mémoire que leur État avait été, depuis la fin du XIVe siècle et pendant le règne des Jagellon, une grande puissance multiculturelle. L’union jagellonienne s’était opposée par principe aux guerres de religion et s’était transformée en 1572 en une Respublica où le « peuple des nobles » (10 % de la population) élisait son roi en contrebalançant le pouvoir royal grâce au parlement appelé Diète (Sejm).

Charge polonaise a Somosierra. Peinture par Janvier Suchodolski-1875. Huile sur toile. DR/Wikimedia

C’est ce qui conduisit à l’affaiblissement puis au démantèlement de l’État durant les partages (1772-1791-1795). Après le troisième partage, la Pologne fut rayée de la carte de l’Europe. Le grand-duché de Varsovie puis le royaume du Congrès (de 1807 à 1830) avaient rétabli un ersatz d’État, mais l’insurrection de novembre 1830, soulèvement armé contre le pouvoir tsariste, avait échoué en faisant s’abattre la répression sur le pays : exécutions, déportations en Sibérie, confiscations, interdictions, etc.

Tout au long du XIXe siècle, les Polonais combattirent « pour notre liberté et la vôtre » dans les rangs des mouvements libertaires et indépendantistes : de la Russie et de la Hongrie aux États-Unis, en passant par la France. Une deuxième insurrection nationale en 1863 avait, elle aussi, échoué. Le retour de l’indépendance ne devint effectif qu’à l’issue de la Première Guerre mondiale, le 11 novembre 1918.

Les pianistes de l’indépendance

En 2018, alors que les préparatifs du centenaire de cet événement battaient leur plein, des images et des sons ont frappé nos sens et nos esprits.

D’abord, l’étude op. 10, n°12 dite « révolutionnaire » de Fryderyk Chopin. Chopin a quitté Varsovie le 2 novembre 1830. Le 4 novembre, il est à Kalisz ; le 5, il quitte définitivement la Pologne partagée. Après Dresde, Vienne, puis Munich, il arrive à Stuttgart : son journal se fait l’écho de son état d’esprit et de l’émoi suscités par la nouvelle de l’échec de l’insurrection dans son pays. L’étude révolutionnaire est la réponse du jeune prodige polonais à cette tentative de recouvrer la liberté.

Un autre pianiste, lui-même interprète brillant de Chopin, compositeur, jouera un rôle direct et décisif dans le retour de l’État polonais à l’issue de la Grande Guerre : Ignacy Jan Paderewski. Célébrité mondiale à l’époque, il défendit la cause polonaise outre-Atlantique, ayant une part décisive dans la décision du Président Wilson d’inclure l’indépendance polonaise à ses 14 points.

Le discours de Paderewski, prononcé en décembre 1918 à l’hôtel Bazar de Poznań, sonna le départ de l’insurrection de la Grande-Pologne. À la faveur des combats, les Polonais récupérèrent non seulement la Posnanie, mais aussi une partie de la Poméranie avec des villes comme Bydgoszcz, Leszno, Zbąszyń et Rawicz. À partir de ce moment, il fut possible de se frayer un passage à travers les terres kachoubes jusqu’à la Baltique. La Pologne indépendante retrouvait un accès à la mer. Comme Gdańsk, son port historique, était resté « ville libre », elle se mit à édifier un port nouveau et moderne à partir du village de Gdynia qui deviendra bientôt, dans l’entre-deux-guerres, le plus grand port de la Baltique et le dixième en Europe.

La lucidité stratégique de l’infatigable Piłsudski

Mais le 11 novembre polonais est indissociablement lié à l’action de longue haleine d’un homme. Cet homme, c’est Józef Piłsudski.

Statue de Józef Piłsudski. Pixabay

Déporté en Sibérie, puis infatigable rédacteur en chef de la revue socialiste L’ouvrier, Piłsudski avait compris que le succès de l’indépendance polonaise était conditionné au soutien de l’ensemble des couches sociales : les propriétaires terriens, la bourgeoisie, mais aussi les paysans et la classe ouvrière qui grossissait rapidement. En 1908, il avait créé des groupes de combat, embryon de la future armée polonaise libre. Il avait par la suite pris la tête d’organisations paramilitaires et sportives de fusiliers qui donnèrent naissance à des légions et des brigades polonaises distinctes, bien que placées sous le commandement autrichien, lorsque la guerre éclata en 1914.

Piłsudski avait fait preuve d’une lucidité stratégique hors du commun : il savait que l’affrontement germano-austro-russe allait rouvrir la question polonaise et qu’il ne fallait pas chercher à s’allier définitivement à tel ou tel camp, mais louvoyer. Il avait prévu que la Russie allait succomber, suivie par les empires centraux. L’alliance avec les Austro-Hongrois ne dépassait pas le cadre d’un acte pragmatique, par définition provisoire, et c’est pourquoi Piłsudski allait annoncer, en 1917, son refus que ses unités soient utilisées contre la France et la Grande-Bretagne. En septembre, il est alors incarcéré à la forteresse de Magdebourg.

L’idée d’une « union de l’entre-mers »

Piłsudski avait un rival : c’était Roman Dmowski, le leader de la national-démocratie, Endecja, qui avait rejeté l’idée de l’insurrection nationale au profit d’une autonomie polonaise au sein de l’Empire russe. Le refus russe et l’effondrement de la Russie tsariste avaient lancé Dmowski sur les chemins de l’Europe occidentale : en août 1917, celui-ci prenait la direction du Comité national de la Pologne, constitué à Lausanne mais dont le siège sera fixé à Paris.

À la différence de Dmowski, idéologue d’un égoïsme national « réaliste », Piłsudski, né en Lituanie, était partisan d’une Pologne ouverte à la collaboration avec les autres nationalités subissant la menace de l’impérialisme russe : Baltes, Ukrainiens et Biélorussiens en priorité. Héritier moderne de l’ancienne Respublica multiethnique, il défendit l’idée d’une « union de l’entre-mers » sous la forme d’une fédération d’États du Centre-Est capables de défendre en commun leurs intérêts vitaux et stratégiques.

En raison de la collaboration de Piłsudski avec l’Autriche-Hongrie, l’Entente continuera toujours de se méfier de lui, lui préférant Dmowski. Pourtant, c’est bien Piłsudski qui, à peine libéré de sa prison de Magdebourg, rejoint Varsovie en train, et se voit confier, le 11 novembre 1918, le commandement des armées. Il est ensuite nommé Chef suprême provisoire de l’État (« Naczelnik państwa »).

Un nouvel État progressiste

Le 21 novembre 1918, Piłsudski met en place un gouvernement provisoire qui va adopter l’une des législations les plus progressistes d’Europe sur le plan social : journée de travail de 8 heures et assurances maladie pour les ouvriers.

Le 28 novembre 1918, Piłsudski promulgue un décret spécial accordant le droit de vote aux femmes polonaises, qui pourront également se présenter elles-mêmes aux élections. En janvier 1919, il comprend la nécessité d’élargir le consensus national afin de renforcer au maximum les chances polonaises lors de la conférence de la paix prévue à Versailles. D’abord, il accepte de confier les rênes du gouvernement à Ignacy Paderewski, car celui-ci jouit d’une grande considération dans les milieux de la national-démocratie, puis accepte que Dmowski et Paderewski président la délégation polonaise à Versailles.

Vue sur Varsovie aujourd’hui. Pixabay

Le Traité de Versailles fixera les frontières occidentales de la nouvelle Pologne. En revanche, à l’Est, il faudra se battre. Fin avril 1920, alliés à l’ataman ukrainien, Simon Petlioura, les Polonais s’emparent de Kiev sous domination bolchevique. Mais les bolcheviques réussissent à mobiliser 2,3 millions de soldats et, profitant de leur avantage numérique, jettent leurs armées de cavalerie contre les forces polono-ukrainiennes. Lénine souhaite exporter la révolution à toute l’Europe. Pour cela, il lui faut simplement écarter l’obstacle polonais.

Les 18-20 août 1920, Varsovie est menacée. Utilisant les données de ses cryptographes, Piłsudski, aidé du général Rozwadowski, élabore alors un plan de contre-attaque. Les victoires polonaises de Varsovie, puis celles de Zamość (20-30 août), Komarów (30 août–2 septembre qui fut la plus grande bataille de cavalerie depuis 1813), et sur le Niémen (en septembre), endiguèrent la vague bolchevique.

Le diplomate et écrivain britannique Edgar Vincent d’Abernon place la bataille de Varsovie parmi les vingt batailles les plus décisives de l’histoire de l’humanité.

Józef Piłsudski avait lutté pour une Pologne solide et démocratique, facteur de stabilité pour l’Europe entière. Le centenaire de l’armistice de 1918 a coïncidé avec le recouvrement de l’indépendance de la Pologne, mais aussi l’indépendance de nombreux autres pays du Centre-Est. Quelles leçons tirer de ces coïncidences pour notre Europe d’aujourd’hui ?