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Piotr Zbierski : Push the Sky Away

arts visuels
du 7 septembre 2018
au 27 octobre 2018

La galerie Confluence présente une série de photographies réalisées par Piotr Zbierski "Push the Sky Away", éponyme de son livre, édité chez André frère, en 2017.

L'exposition réalisée dans le cadre de la 22ème édition de la Quinzaine Photographique Nantaise "Invisible, opus 2" du 14 septembre au 14 octobre 2018 à Nantes.

 

 

 Push the sky away

...j’écartais du ciel l’azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle d’or de la lumière nature.
Arthur RIMBAUD, Une saison en enfer.


Celui qui est aveugle dans ce monde, sera aveugle dans l’autre.
Coran, Sourate XVII Al-Isra, verset 72.

 

Peut-être y a-t-il toujours eu deux histoires parallèles de la photographie. Dans la première, la photographie est comme le disait Baudelaire le « secrétaire » de la réalité, elle la documente, la consigne et en fournit une copie exacte. La seconde correspond au regard presque inquiet que portait Balzac sur le daguerréotype : une technique capable de décomposer le réel pour en extraire un « spectre saisissable », c’est-à-dire une image qui relève autant du visible de de l’invisible. L’appareil photographique est alors le prisme à travers lequel se déconstruit et se reconstruit la réalité, pour former une représentation dont la valeur se mesure non à la proximité mais à l’écart qu’elle possède avec son référent. Dès les débuts de la photographie, certains artistes s’attachent à cette seconde démarche. C’est d’elle que relèvent les images oniriques, chargées de fiction, d’Hippolyte Bayard ; les mises en scène floues, délibérément imparfaites, de Julia Margaret Cameron ; l’exploitation de la gomme bichromatée par Robert Demachy, qui n’hésite pas à détériorer ses négatifs pour produire des images uniques, loin de toute préoccupation documentaire.

 

C’est clairement à cette seconde histoire qu’appartient le jeune photographe polonais Piotr Zbierski, dont les images semblent imprégnées d’on ne sait quels rêves, quelles magies, quelles révélations. Le double sens, chimique et poétique, de ce dernier mot, peut nous servir d’introduction au travail de ce photographe dont les prises de vue font apparaître une réalité devenue singulièrement étrangère, souvent loin des usages partagés de notre perception. La photographie est ici l’acte de nomination d’un monde qui sans cela serait resté invisible, d’une splendeur hallucinatoire des apparences qui demande à être désignée pour exister.

 

L’œuvre de Piotr Zbierski est une recréation du monde avec les moyens de la photographie. Les éléments objectifs du visible y sont altérés par la surimpression, les procédés chimiques, la dégradation de la matière photographique (d’où l’intérêt de l’artiste pour la photographie immédiate de type « polaroid », à l’émulsion fragile, influencée par les phénomènes naturels de lumière et de température). Ce travail formel est destiné à rendre l’image perméable à un invisible qui semble exister sur un autre plan. Une photographie remarquable figure deux jeunes filles jumelles identiquement habillées. Elles invitent ici la figure mythique du double, du doppelgänger issu des contes germaniques, qui suppose une réalité duelle, à la fois positive et négative. Elles apparaissent dans une clarté étrange, granuleuse, car le monde de Piotr Zbierski est soumis à un déluge de lumière au sein duquel le visible est perpétuellement transformé. Dans ce langage photographique, la lumière est le creuset où se fondent tous les récits et toutes les visions, la genèse des photographies est aussi la naissance d’une cosmogonie nouvelle issue de la seule énergie poétique des images, d’un univers qui semble irradié par la lueur d’un astre inconnu.

 

La démarche artistique de Piotr Zbierski n’est pas seulement une recherche esthétique, mais un parcours existentiel. Elle vise à se connaître soi-même en surmontant ses limites et sa peur, dans un processus de rencontre du monde et de l’autre, de dépassement de l’individualité et de recherche d’une unicité primordiale. Ce cheminement s’incarne dans le triptyque de son livre Push the sky away. Le mystère du visible s’y présente d’abord dans la rencontre avec les choses et les êtres, le voyage, les accidents poétiques que la photographie permet de préserver (1ère partie, Dream of white elephants) ; puis dans l’immatérialité des sentiments, de l’amour (2ème partie, Love has to be reinvented) ; enfin à travers l’ensemble des connexions spirituelles et sociales, les mythes et les rites qui unissent les individus et structurent leur rapport au temps et à l’espace, à la vie et à la mort (3ème partie, Stones were lost from the base).

Pour mieux comprendre l’ambition du travail de Piotr Zbierski, il faut relever que deux références à Arthur Rimbaud sont présentes dans Push the sky away : le titre de la seconde partie du livre, L’amour est à réinventer, est emprunté à Une saison en enfer ; d’autre part, le livre s’ouvre sur un poème inédit, dédié au photographe, de la très rimbaldienne Patti Smith. Or, chez Rimbaud comme chez nul autre, la poésie est définie comme un  réenchantement du monde, une réanimation du souffle vital, l’ouverture d’un nouveau ciel, le « pur ruissellement de la vie infinie » (Soleil et chair, 1870). Elle vise à rapprocher l’être humain du cœur de l’être, de l’unité qui existait aux temps primordiaux. Pour cela il faut se faire « voyant », s’ouvrir à l’obscurité du monde, réinventer la vie par le « dérèglement » de la perception.

 

C’est à cet art visionnaire que s’apparente la photographie de Piotr Zbierski. Le photographe est alors, comme il le dit lui-même, « quelqu’un qui sait se perdre là où il est bien de se perdre », là où l’existence se confond avec l’inconnu. C’est dans cet affrontement de la nuit que peut naître une vision renouvelée, témoin fugace des choses originelles. Celle-ci est un mouvement, un ravissement où vacille le sujet. La lumière qui se dépose dans les photographies de Piotr Zbierski est un éclat intense où le regard parfois se dissout. Il nous faut écarter l’azur du ciel, qui appartient encore à la nuit, pour accéder à ces visions éblouissantes et vivre de l’étincelle par laquelle ces images ouvrent nos yeux.

                                                                                                            

Bruno Nourry

 

Galerie Confluence

45 Rue de Richebourg, 44000 Nantes

 

©Piotr Zbierski